Publié dans Le Mammouth Éclairé n°10, mars 2018.

 

Le temps perdu

 

Il faisait doux. Le soleil lui chauffait même un peu la peau quand le vent des berges s’apaisait une seconde ou deux. Stéphane marchait sur le quai sans se presser, encore un peu ivre de sa nuit festive. C’était agréable de rentrer à pied, de laisser son regard se perdre dans les eaux du fleuve et son esprit divaguer.Il ne s’aperçut pas tout de suite que quelque chose clochait. Il y avait bien cette gêne sous sa paupière, mais il crut que c’était la lumière trop forte ou le manque de sommeil. Puis ce pincement, et le bras légèrement engourdi : ça, il ne le remarqua même pas. Ses pensées prenaient trop de place pour qu’il entende le langage de son corps. Il était ailleurs, ni près ni loin, nulle part. Il était rêveur, tout cela à cause d’un regard.

Stéphane s’effondra sur le trottoir à dix heures, vingt-trois minutes et douze secondes. Il ne tomba pas raide, mais mou comme un spaghetti bien cuit. Ses jambes lâchèrent, et tout son corps s’affaissa à leur suite, dans une lenteur étrange qui lui épargna de se cogner trop violemment la tête.

Précipitation, passants, panique, pompiers. Un tas de P dansaient autour de Stéphane inanimé. « Poussez-vous ! » « Il ne resPire Plus, aPPelez les PomPiers ! »

Le P de Paola.

 

 

Dans l’appartement de Paola, sur la nappe en papier, premier coin.

 

« C’est le moment de partir. Quitter une vie éphémère d’un an construite ici. Rentrer où j’ai grandi, loin d’ici où j’ai mûri. Emporter des souvenirs d’amis. Ils sont venus hier soir, les amis de mon exil. Pour fêter mon départ, j’avais acheté cette nappe pour la grande table, j’avais sorti la vaisselle de tout le meublé, disposé des bougies, vidé la réserve de bouteilles et de gâteaux salés. Mais finalement, on ne s’est jamais attablés. On s’est assis sur le tapis du salon, comme toujours, parce que ma table basse était un peu notre quartier général, et qu’au fond, j’aurais dû savoir que les adieux ne pourraient pas se faire ailleurs que sur cette table-là. Je me retrouve avec cette grande nappe comme une page blanche qui m’accompagne dans mes préparatifs des trois derniers jours. Au fur et à mesure que mes états d’âmes remontent, je peux les coucher là pour les abandonner derrière moi. »

 

 

Le médecin frappa brièvement contre la porte et entra dans la chambre d’hôpital sans attendre de réponse.

— Rien de grave, jeune homme, vous aviez un peu abusé de l’alcool hier soir, n’est-ce pas ?

Stéphane répondit d’une moue aussi d’accord que pas d’accord. Il n’était effectivement pas resté sobre, mais de là à s’évanouir sans le voir venir…

— J’ai mal à la tête, soupira-t-il.

— On va vous redonner du paracétamol.

— Et je peux sortir quand ?

— Justement, je souhaitais vous en parler.

Le médecin sembla chercher ses mots sur le mur d’un blanc uniforme. Stéphane ne savait pas quoi faire de ce silence. Un médecin qui réfléchit à ce qu’il va dire, ce n’est jamais de bon augure. Lui ne demandait qu’à partir. Il n’y avait pas vingt-quatre heures qu’il était là, et il ne supportait déjà plus ce drap glissant sans arrêt sur le matelas en plastique. Chaque fois qu’il s’asseyait bien droit pour soulager son dos, il se retrouvait affalé dans une position inconfortable en moins de cinq minutes.

— Nous avons repéré quelque chose d’étonnant sur votre électrocardiogramme, reprit le médecin. Pas d’anormal, votre cœur fonctionne à merveille, mais… d’impossible, en fait.

— C’est-à-dire ?

— Une absence. Un vide. Nous avons pensé que notre appareil était défaillant, mais après plusieurs tests, il semble parfaitement fonctionner. Nous aimerions vous garder en observation jusqu’à demain pour avoir un électrocardiogramme sur vingt-quatre heures.

— Vous pensez que je peux avoir quelque chose de…

Stéphane n’était pas sûr de comprendre.

— Non. Votre état de santé est très rassurant, je vous le répète. Il y a juste une chose que je ne saisis pas, mais nous en saurons plus demain, si vous acceptez de rester.

— Je croyais que les médecins ne devaient pas cacher d’informations à leurs patients.

— Je ne vous cache rien. Nous trouvons des interruptions de l’électrocardiogramme alors qu’il est parfaitement branché. Il y a seulement quelque chose de bizarre que je voudrais expliquer.

— Mon cœur s’arrête ?

— Non. Il disparaît. Une demi-seconde. Plus de ligne.

 

 

Dans l’appartement de Paola, sur la nappe en papier, le coin opposé.

 

« L’inachevé, ce qu’on n’a pas osé mener jusqu’au bout, ne s’abandonne pas au coin d’une nappe en papier. Le rêve qui en est né s’accroche trop fort pour ça, agrippé à un bout de nous qu’il plonge dans une attente incurable. On le traîne sans s’en apercevoir, et puis parfois, alors qu’on vient de trébucher sur un nuage, on lui tombe dessus et on se met bêtement à pleurer. Il n’y a pourtant pas de regrets à avoir, pas encore, puisque c’est inachevé. Mais, en vérité, est-ce que cela peut encore arriver ?

Ma valise est bientôt prête.

Sandra m’a invitée à boire le thé une dernière fois, il faudrait que j’y aille. Bien sûr, ça me fait envie. Pourtant ce que j’ai le plus envie de faire, c’est de m’accouder à la fenêtre pour regarder le S du fleuve. Quand on a le béguin, la solitude est un pays où l’on rejoint ses rêves et on ne se sent jamais seul pieds nus dans les idées folles. »

 

 

Presque imperturbable, l’électrocardiogramme poursuivait son tracé. Presque.

Une aide-soignante entra avec un plateau-repas peu ragoûtant qu’elle semblait tenter de compenser par un sourire radieux.

— Vous n’avez pas eu de visite, fit-elle remarquer. Est-ce que vous avez pu prévenir vos proches que vous êtes ici ?

— Non, c’est inutile. Je sors demain.

— On peut vous faire mettre la télé si vous trouvez le temps long.

— Je ne pense pas que ma mutuelle étudiante couvrira ça, répondit-il en grimaçant. J’aurais surtout amené des livres si j’avais deviné que j’allais commencer les vacances coincé à l’hôpital.

— Faites-vous en amener !

Stéphane eu un geste vague.

— Ça ne va pas être long, je ne veux inquiéter personne. Laissez courir.

L’aide-soignante était toujours là, mais Stéphane avait détourné les yeux vers la fenêtre. Le soir tombait et voilait l’image du dehors.

— Vous avez la tête ailleurs, osa l’aide-soignante. C’est l’électrocardiogramme qui vous inquiète ?

— Non. J’ai une amie qui part, ça me rend un peu triste.

 

 

Dans l’appartement de Paola, sur la nappe en papier, troisième coin.

 

« Je n’aurais pas dû et je n’ai pas pu. J’aurais dû, j’aurais voulu. Je n’ai pas su. Voilà pourquoi je me suis tue. J’ai eu trop peur de me tromper. S’il n’avait pas pensé comme moi ? Noirci le nuage, finie la rêverie amoureuse accoudée à la fenêtre. Achevée l’histoire sur une déception. J’aurais dû. Oui, bien sûr que j’aurais dû ! Parce qu’ensuite, il y a tout le reste, infini, loin de cette attente vaine. Mais je n’ai pas pu. Parce que c’était trop triste de risquer de perdre la douceur de l’illusion, de renoncer à son regard apaisant. Et s’il avait pensé comme moi ? Il est trop tard pour le lui demander, puisque je pars.

Me voilà, Paola, vingt-quatre ans, parlant cinq langues couramment, mais incapable de parler celle de l’amour.

Je n’aurais pas dû. Ce n’est pas grand-chose que je lui ai volé. Presque rien. Ça ne va pas lui manquer. Mais je n’aurais pas dû. Est-ce que je dois lui dire, avant de partir ? »

 

 

— Stéphane, vous êtes unique ! annonça le médecin d’un air amusé.

— Alors ?

— Alors l’électroencéphalogramme et l’électrocardiogramme réagissent de la même façon. Sur vingt-quatre heures, vous disparaissez une fois par heure durant une demi-seconde. Pouf ! Évanoui. Comme si vous n’existiez plus. C’est fabuleux, n’est-ce pas ?

Le médecin rit de bon cœur tandis que Stéphane papillonnait des yeux.

— Je ne suis pas sûr de trouver ça très marrant, de ne pas exister… C’est un peu perturbant, vous voyez ?

— Pardon oui, non, ne le prenez pas comme ça. C’est fascinant pour la science. Mais pour vous, vous aurez remarqué que rien ne se passe. À moins que vous ne m’avouiez que vous voyagez dans un monde parallèle douze secondes par jour ?

Le médecin rit de plus belle et tapota amicalement l’épaule de Stéphane. Difficile de ne pas l’envoyer balader de façon rustre, mais Stéphane ne voulait pas le braquer. Il avait l’impression d’avoir encore besoin de ses connaissances médicales.

— Ça ne peut pas être… une maladie ? Je ne risque pas de faire de nouveaux malaises ?

— Les examens sont formels, vous êtes en pleine santé. Les courbes ne sont pas basses ou mauvaises, elles sont juste absentes ! Personnellement, je pense qu’il faut admettre que la science ne sait pas tout. Magnétisme ou je ne sais quelle autre chose inconnue ? Nous ne le saurons pas sans un tas d’autres examens pénibles et peut-être sans résultats, qui ne vous apporteront strictement rien côté santé. Je ne vais pas vous dire que je ne serais pas curieux d’avoir le fin mot de l’histoire, mais je ne suis pas un savant fou, c’est une aubaine pour vous !

Le médecin rit de nouveau franchement. Stéphane demeura perplexe. Pendant douze secondes par jour, il disparaissait.

 

 

Dans l’appartement de Paola, sur la nappe en papier, dernier coin.

 

« Des échanges de regards, avec le sourire dans les yeux qui dit les mots que les lèvres taisent, il y en a eu, oui. Ou peut-être jamais, si j’ai tout inventé. L’important, c’est le dernier regard, celui d’avant-hier quand il m’a dit au revoir.

Et voilà, la première fois de ma vie que je pratique un envoûtement, c’est par lâcheté de n’avoir osé révéler mes sentiments. Idiote !

J’ai su que cela marchait parce que j’ai senti le sortilège glisser de ma pupille jusqu’à la sienne. J’ai bien failli crier quand il s’est replié avec le fruit de sa rapine. Cette douleur sous ma paupière. Mais Stéphane était là, devant moi, et son sourire m’a apaisé. J’emmenais un petit bout de lui avec moi. Douze secondes de son essence que je pourrais sentir, le soir au coucher du soleil, en fermant les yeux. Percevoir ce qu’il devenait avec le temps qui passe. Ne pas le perdre tout à fait.

Idiote ! Je ne voulais pas voler du temps, mais en partager parfois.

Voleuse !

 

Ça sonne, pour l’état des lieux.

Il ne restait que cette nappe ici.

Ce soir je dors chez Sandra.

Et demain, je pars. »

 

 

Stéphane passa rapidement au bureau de sortie et se sentit soulagé quand on lui annonça que tout était pris en charge. Son job d’été ne couvrait déjà pas tous les loyers de l’année, s’il fallait en plus le faire disparaître dans deux jours d’hôpital où on lui annonçait que son existence était relative…

« Je suis un sujet de philo ambulant » songea-t-il en prenant la direction de son appartement. L’hôpital n’était pas très loin du lieu où il avait fait son malaise. Cela rendait sa situation encore plus bizarre. Il reprenait son trajet interrompu par une parenthèse de deux jours comme si de rien n’était.

Les pensées de Stéphane revinrent sur son salaire de l’été. Pile le montant d’un billet d’avion pour l’autre bout du monde. Peut-être même un peu plus pour assurer les premiers jours, le temps de trouver un travail quelques soirs par semaine. Est-ce que son espagnol était assez bon ? Pour cuire des frites, probablement. Son pied buta sur une racine. Un platane transperçait le trottoir avec l’arrogance de la nature qui ne cède pas ses droits à la ville. Stéphane sourit, puis s’y adossa. Est-ce qu’il était vraiment en train d’envisager de partir de l’autre côté de la planète avec Paola ? Sans que Paola soit au courant ni qu’elle en ait la moindre envie ? Il était ridicule, avec ses plans sur la comète, alors qu’il n’avait pas été fichu de lui faire comprendre ce qu’il ressentait en un an !

Trop tard. Trop perdu de temps. Idiot ! Idiots ! Ça se voyait qu’il était incapable de faire le premier pas, non ? Pourquoi n’avait-elle pas provoqué les choses ? Ou peut-être ne le voyait-elle vraiment que comme un ami, comme il l’avait toujours supposé. Mais ce dernier regard ?

Un regard qui fait mal, qui lie, qui fait du bien. Il avait bien duré douze secondes.

 

 

Dans l’avion pour l’autre bout du monde, sur la nappe en papier, au milieu.

 

« Paola, vingt-quatre ans, voleuse de secondes, emporte une nappe en papier dans son bagage à main pour y écrire une dernière fois à quel point elle est stupide.

Stéphane est venu à l’aéroport. Je me suis effondrée en larmes, je m’en voulais tellement de ce que je lui avais fait. Je lui ai tout dit, tout expliqué, tout raconté. Et plus je parlais d’envoûtement et d’amputation temporelle, plus il riait. Et plus je lui avouais mes sentiments, plus il souriait. Et quand je disais que j’allais ôter l’enchantement, il secouait la tête.

Je me suis excusée des milliers de fois, j’ai hurlé que j’étais impardonnable et folle. Et lui continuait de rire. Il a juste dit que si j’étais d’accord, il viendrait me rejoindre dans trois mois pour poursuivre ses études dans mon pays. Si j’étais d’accord ?!

J’ai voulu lui rendre ses douze secondes, mais il m’a dit de les garder en attendant qu’il me rejoigne.

Il m’a dit, surtout, qu’il n’était plus à cela près, côté temps perdu. »